Le blog de Bidibule

L'industrie musicale vue par...Comment dire ... Un artiste D.I.Y.

Interview : Benoit Darcy (Musicspot.fr /zdar.net)

Après plus de dix ans de journalisme spécialisé dans les nouvelles technologies et la musique, Benoit Darcy est à l'origine des initiatives de CBS Interactive France dans la musique (c'est le fondateur de Music360.fr et de MusicSpot.fr). L'emploi du temps est chargé le jour mais Benoit, comme tout bon passionné, profite de ses nuits pour alimenter zdar.net : son blog perso où il dissèque l’actualité musicale, technologique et plus si affinité…Je n’ai pas résisté, vous commencez à me connaître, à l’envie de questionner l’intéressé.Hey Benoit, comment vois tu l’avenir de la musique sur internet ? Réponse à Suivre…

Hadopi ton univers impitoyable... Impossible pour commencer de faire l’impasse sur le Feuilleton de l’année. Qu’est ce que l’interminable débat sur ce projet de loi t’inspire ?

Le débat en lui même, sur sa forme, m'inspire peu. Je l'avoue : je n'ai pas l'énergie (le courage ?) de passer des après-midi entières à écouter les palabres de parlementaires grisonnants pour qui Bénabar doit probablement représenter le renouveau de la chanson française... Je pense que la loi Hadopi est une mauvaise réponse à un vrai et sérieux problème. J'ai des doutes sur la capacité des pouvoirs publics à faire appliquer cette loi - aussi est-elle, en l'état, contournable; et lorsqu'on prend en compte l'histoire de l'informatique et de l'Internet, force est de constater que chaque répression a connu sa parade...
Au delà du changmement de ministre de la culture et du récent report au mois de septembre, ce qui me préoccupe plus, c'est "l'acte 2" d'Hadopi : la Loppsi2. Avec Loppsi2, on ne parle plus de répression mais de filtrage. C'est pire. Et c'est même très grave : si cette loi devait être votée et appliquée, l'usage d'Internet en serait modifé, passant d'un réseau de création et d'échange à un réseau de pure distribution, verrouillé et maîtrisé par toujours les mêmes acteurs....


Pour Jacques Attali mais pas seulement , la musique est appelée à devenir gratuite. Et pour toi ?
La gratuité de l'écoute me semble en effet innéluctable à terme. Les études comportementales sur les jeunes populations (ce que les américains appellent les "digital natives") montrent que plus aucun ado n'est prêt à payer pour écouter de la musique. En fait, il ne l'ont *jamais* fait, alors pourquoi diable commencer ? Ce phénomène est de l'ordre du comportement sociétal, et je ne vois vraiment pas comment la tendance pourrait s'inverser. Il va falloir composer avec...
Le problème, c'est que produire de la musique, la répêter, l'enregistrer, la diffuser, la promouvoir, a un coût. Depuis les années 50, une chaîne de valeur s'est structurée, avec différents maillons. Aujourd'hui, c'est la typologie de cette chaîne qui est remise en question. Sa composition, mais aussi la manière dont elle dégage ses revenus. Et ce changement intervient en plus sur fond de réduction des coûts. Ainsi, certains acteurs de la filière musicale auront vécu dans les années 80 comme jamais on pourra vivre aujourd'hui. A l'instar des records olympiques inamovibles établis dans les années 80 par des nageuses Est-Allemandes dopées jusqu'à l'os, des artistes des années 70 ou 80 n'auront jamais gagné autant d'argent en un ou deux disques qu'un artiste des années 2000 peut espérer en gagner en 30 ans de carrière...
Exemple récent de la mutation de la chaîne : la réévaluation des quotas de ventes pour attribuer les distinctions de "disque d'or", platine, etc. C'est déjà la deuxième fois. On est passé de 100.000 à 75.000, et maintenant 50.000 copies pour prétendre à l'or... Bientôt, il faudra modifier les repères : mesurer les streams, les téléchargements... Cette mesure permettra d'aligner en face des revenus, ce qui façonnera une nouvelle fois l'industrie.

Bref : d'un côté nous avons des jeunes qui ne veulent plus payer pour écouter de la musique. De l'autre une filière qui a besoin de vivre, ou alors c'est la fin de la diversité et l'installation de la "musique sponsorisée" comme norme inamovible. Il font donc trouver des moyens de réinjecter de l'argent dans la filière, et pas de manière artificielle. Actuellement 20% des acteurs de la filière (= les majors) se partagent 80% du business. Un rééquilibre s'impose, car les 80 autres % sont, en gros, les indépendants. Et ils sont les meilleurs garants de la diversité.
Cela passe inévitablement par la mise en place de nouveaux moyens de redonner de la valeur à la création. Je n'ai hélas pas de modèle magique pour résoudre ce problème, mais je pense qu'une piste majeure tient peut être dans la capacité des téléphones mobiles à constituer la prolongation numérique de chaque individu. Spotify semble aller dans cette direction. Seul frein ? Les réseaux, qui pour l'instant sont encore sous-dimensionnés pour un usage de masse.
cf plus bas, ta question sur "comment on consommera de la musique dans 5 ans".


On voit de plus en plus d’artistes produits par les internautes. Que penses tu des labels participatifs ? Est ce que pour toi le modèle « sellaband–like » tient ses promesses ?
J'observe ce modèle avec beaucoup d'intérêt. La production communautaire résout à priori une partie du problème : disposer de fonds pour enregistrer un album. Seulement, interrogez l'homme de la rue, il vous dira sûrement que le premier artiste issu de cette production communautaire est le fameux Grégoire (Toi+Moi...). Normal, le buzz a été très important : prime au premier, notoriété du fils Goldman, nombreuses connexions - de fait - avec la filière, etc. Mais ce même homme de la rue, sera t-il capable de donner le nom du deuxième artiste issu de ce circuit ? Pas sûr. Le talon d'Achille des plateformes de production communautaire résident dans leur capacité à promouvoir leurs poulains. En définitive, ces plateformes sont bel et biens des labels de nouvelle génération. Ils ont hérité du même problème majeur auxquels sont confrontés tous les labels : faire en sorte que leurs artistes soient "in" et créaient le buzz. Et attention au mirage de "l'internet comme fée de la notoriété" : combien d'artistes en galère de visibilité pour une Lily Allen ou un Sliimy ? Et ces deux-là, auraient-ils vraiment percés s'il n'avaient pas, à un moment donné du processus, été récupérés dans le giron d'un gros label dans une major. Franchement ? Pas sûr non plus...
En contrepoint du marketing de masse, il ya une autre notion à prendre compte. Comment, en effet, définit-on le succès pour un artiste aujourd'hui ? Un coup de 100.000 ventes, 2/3 ans de hype "et puis s'en vont" ? Ou bien une carrière de plusieurs dizaines d'années ? A l'heure où la jeune génération penche pour le zapping permanent, la deuxième option est plus difficile. Cela conditionne sans aucune doute les choix de certains acteurs...



Streaming ? téléchargement ? A ton avis comment les internautes consommeront de la musique dans 5 ans ?
En streaming, sans hésitation. Et depuis leur mobile. Dans 5 ans, le téléchargement de musique ne sera plus qu'une pratique confidentielle, relégué au statut de simple "copie technique". Les incarnations du cloud computing appliquées à la musique seront une réalité (j'ai essayé de détailler ça sur zdar.net il y a quelques semaines), les systèmes d'exploitation modernes (iPhone OS, Android, Chrome et autres) seront arrivés à maturité et les internautes pourront accéder à leurs contenus depuis un simple téléphone mobile. Le mot d'ordre sera "partout, tout le temps". Une nouvelle bataille des offres d'accès est d'ailleurs en train de dessiner. Le concept du "partout, tout le temps" est crucial. Il pourrait bien enrayer à lui seul le piratage : en proposant un service plus facile et plus pratique que ce que propose le piratage, on réduit la valeur et donc l'utilité de ce dernier...


On parle souvent du concert comme une façon de financer la création musicale et de promotionner un artiste. N’est ce pas paradoxal à l’heure de l’internet, au moment même où l’on a jamais autant consommer de musique enregistrée ?
Non, ce n'est pas paradoxal. Internet est une formidable machine à connecter les gens. On parle aujourd'hui énormément de Facebook ou de Twitter, mais le phénomène remonte à bien plus loin. Souvenez vous des forums, des newsgroups, des mailing-lists, toutes ces choses "so 1.0" mais qui perdurent justement parce qu'elles créent de la valeur et permettent aux gens de se retrouver, d'échanger.
Internet, c'est aussi une formidable machine à comparer, trier, noter. Le public a donc besoin de juger sur pièce. La surabondance de l'offre a probablement atténué l'émotion qu'était capable de véhiculer la musique enregistrée. Le concert permet en quelque sorte de retrouver cette émotion. Ces deux aspects expliquent selon moi l'engouement pour les concerts. Après est-ce qu'il s'agit vraiment d'un relais de croissance pour l'industrie musicale ? Je pense que non. Dans le domaine du spectacle vivant, les prix augmentent aussi, l'offre se multiplie. Un individu "lambda" n'a ni le temps ni les moyens d'aller à ne serait-ce qu'un concert par semaine... Miser sur le concert comme moyen de sauver l'industrie musicale est une erreur - à minima une solution de "facilité". La vraie solution se situe en amont.



Quel est l’artiste ou le groupe que tu as découvert sur le net cet année ? ( Je crois savoir qu'il y a une jolie bassiste qui t'a tapé dans l'œil non ? )
....en même temps, comment peut-on résister au charme d'une jolie bassiste ? :-)
J'écoute beaucoup de musique, du coup, je découvre plein de nouveaux artistes. Le groupe à la jolie bassiste s'appelle Lys. Poussé par NoMajorMusik notamment. Ils ont joué aux Vieilles Charrues il y a quelques semaines. J'aime bien ce qu'ils font en effet. Un EP est sorti... Dans un autre registre, Karkwa : exceeeellent groupe québécois, découvert en 2009 et dont je suis archifan. "La Fille", alias Anne Sophie Charron, très bon aussi. Naosol & the Waxx Blend, poussé par Spidart, MyHybris, un groupe de progrock dans lequel joue Morgane (alias lafilledurock), ou encore Nixon à mi chemin entre Hocus Pocus et the Streets....
Bon ta question n'est pas facile, j'en oublie forcément plein et en plus l'année n'est pas finie, alors je te propose de reparler de tout ça en décembre... :o)

Pour entrer en contact : facebook.com/benoitdarcy, twitter.com/zdar, zdar.net


3 commentaires:

  1. Sincever a dit…
     

    Interview très sympa, merci les gars !
    Concernant la consommation de musique dans 5 ans, je pense également que tout sera accessible en streaming, surement même avant, le téléchargement n'aura plus d'intérêt. Je ne suis pas sure que Fred soit d'accord avec nous, si ? Et toi d'ailleurs Bidibule, qu'en penses tu ?

    En tout cas, je suis ravie que Benoit soit devenu grand fan de Karkwa, c'est clair que c'est un excellent groupe québécois qui prouve bien qu'il n'y a pas qu'un style de musique bien connu au Québec !

  2. Bidibule a dit…
     

    Je crois aussi au "partout, tout le temps" , j'y rajouterai même le "Tout , partout, tout le temps". Le catalogue devrait être un des enjeux de demain.

    Cela dit, la route risque d'être tortueuse... Au problème de rentabilité actuelle des services de streaming viendra s'ajouter la revalorisation (nécessaire) des reversements aux ayant droits. En particulier si la vente de musique sous forme de téléchargement disparait , il serait un grossière erreur que de comparer le streaming à de la diffusion radio. Même si l'un remplace l'autre en terme pratique.
    Bref le financement de la création et au final , la question de la valeur de la musique (qui dépasse l'aspect technique ou économique, puisqu'au fond c'est une question de société, quelle place à l'art et la création ) va devoir être posée...Ce qui n'a pas été le cas jusqu'ici.

  3. SebyRollins a dit…
     

    Merci Benoit et Bidibulle pour cette éclairage riche mais synthétique de la e-musique 3.0

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